Eliane Comelade

Un visage qui tient de la porcelaine, qui exprime la douceur mais aussi la solidité, la détermination, la résistance à toutes les agressions. Une vie passée dans l’ombre des bibliothèques pour mettre à la lumière des archives trop longtemps à l’abri des regards. L’existence brillante d’Eliane Comelade commence pendant les heures les plus sombres de notre histoire. L’innocence de l’enfance brisée par la guerre et ses conséquences. Fille d’instituteur à la sauce Jules Ferry, Eliane vit les années d’avant-guerre dans un milieu rigoureux respectant aussi bien les valeurs familiales que celles de la république et de la laïcité.

La première fêlure de cette vie préservée arrive en février 39 au moment de la retirada. Les Thibaut possèdent une petite maison devant la plage d’Argelès. Comment oublier les scènes d’horreur des camps dressés sur la plage ? « J’ai vu des réfugiés qui vendaient leurs bijoux contre un quignon de pain mais aussi des gens qui lançaient de la nourriture au-dessus des barbelés, ça m’a beaucoup frappé. » Eliane s’interrompt, émue.

Les souvenirs s’enchaînent, ses parents qui recueillent des réfugiés républicains, l’arrivée des Allemands à Perpignan par le pont Joffre. Les contacts avec la résistance au travers de son frère plus âgé de quinze ans. « Il venait toutes les semaines rendre visite à mes parents avec des nouveaux amis, il partait se promener en montagne, et revenait toujours seul. » Les parents d’Eliane décident de l’éloigner de Perpignan.

On l’envoie à Murat dans le Cantal. Autres lieux, autres scènes d’horreurs. La déportation à Dachau d’une partie des habitants du village après l’assassinat d’un officier allemand. Un seul des habitants revient, il publie « l’enfer que Dante n’avait pas prévu » L’armistice sonne l’heure des retrouvailles après celle des représailles dans un Perpignan meurtri. A la même période Eliane connaît ses premiers émois politiques avec la SFIO « des gens qui n’y voyaient qu’un idéal. »

Les premières Booms de l’Après-Guerre
Bachotage intense mais aussi les premières sorties chez les cousins du Perthus. Chez les Thibaut, on ne parle pas catalan, le premier contact avec la culture catalane se fait au son de la Cobla «La Principal de la Bisbal ». Retour aux études et après le Bac, c’est le départ à Montpellier, puis Paris à l’école nationale supérieure de l’enseignement technique, spécialité sciences de l’alimentation. La capitale, c’est la première expérience du racisme, de la bêtise.

On s’interroge sur sa provenance, ses origines, on rit de son accent, de sa différence, première prise de conscience et de bec autour de son identité. La jeune étudiante organise un buffet catalan et se fournit en matières premières chez la mère de Charles Trenet qui tient boutique dans la capitale. Le buffet connaît un succès certain. Eliane ne lâchera plus le thème gastronomique. Après 18 ans de piano, de pas de danse, une sensibilité artistique, Eliane se retrouve à enseigner les techniques alimentaires. L’inspection lui commande l’écriture de manuels scolaires.

Tournant décisif, notre enseignante goûte au plaisir de l’écriture, une passion à laquelle elle ne renoncera jamais. Dans l’enseignement, les jalousies se font nombreuses. Un mari chef de clinique, représente une situation qui suscite envie et rejet « vous n’avez pas besoin de travailler ».
A cette période, Eliane fait une rencontre qui va déterminer le reste de sa vie, le professeur Batista i Roca. Un intellectuel qui après avoir fui le régime franquiste fonde une chaire de Catalan à Cambridge. C’est la découverte de la Culture Catalane avec deux C majuscules.
Ses premiers amours seront Arnau de Vilanova et Francesc Eiximenis. Après l’apprentissage du catalan, Eliane part à la recherche d’une identité et d’une culture brillante complètement occultée « apprendre mon identité, mon histoire. » L’Editorial Barcino lui confie l’écriture d’un premier livre autour de la cuisine des pays de culture Catalane.
Puis s’enchaînent les maisons d’édition les plus prestigieuses. Ecœurée par l’enseignement, elle démissionne.

Le catalan à l’étouffée
Dresser l’inventaire du patrimoine culinaire des pays catalans demande du temps. Elle fouille les archives à Rome, en Sicile, étudie la cour des Borgia. Au sud, elle déniche des restaurateurs détenteurs d’un savoir local.
Pendant les années 68 et début 70, une vague déferle sur Montpellier, « la nova cançó ». Avec Lluís Llach et quelques éléments des « Setze jutges » c’est la découverte d’une culture vivante, actuelle.    Tortures, emprisonnement, des pratiques d’un autre temps divulguées par la plupart des chanteurs contestataires catalans. La condamnation à mort de Salvador Puig Antich révèle aux Catalans du nord, le vrai visage de la répression franquiste.

De retour à Perpignan, Eliane assiste à une véritable prise de conscience. Les trop discrets Irene et Bernard Rieu sont parmi les « Aficionats ». Eliane continue son travail d’historienne de la cuisine catalane et fait la rencontre d’une personnalité hors du commun : Manuel Vasquez Montalbán. Beaucoup de jeunes chefs du département se forment aux ateliers de cuisine catalane crée par Eliane à Ille. Patricia Gomez, Gilles Bascou, Laurent Del Prat, Marin, Lafitte pour n’en citer que quelques-uns.  Ces dernières années, la gastronomie catalane reprend du gallon et répand ses arômes aux quatre coins de la planète, les trois étoiles catalans font la une des médias : Santi Santamaria, Carme Ruscalleda, et bien sûr Ferran Adrià.

Tout en faisant le tour des meilleures tables de Catalogne, Eliane continue d’inventorier le patrimoine culinaire des pays catalans, entrepris il y a presque cinquante ans. La parution prochaine d’un livre sur les trésors culinaires de Cerdagne et d’Andorre devrait parachever son œuvre. Mais l’heure de la retraite ne sonne pas pour autant. Eliane travaille actuellement sur l’apport des Arabes à notre gastronomie. Une façon d’expliquer que le mélange des cultures, l’harmonie, représentent les ingrédients indispensables à l’élaboration des meilleurs plats. Des recettes du bonheur, une gastronomie qui reflète une culture riche et variée, une civilisation. Per molts anys.

Eliane Comelade en bref
• Née à Rigarda en 1928
• Plus de 50 ouvrages, vidéos et CD Roms
• Dépoussiéreuse
de manuscrits
• Derrière les fourneaux
• 18 ans de piano, un bac philo
• Des pas de danse
• Encyclopédique et laïque

Hugues Argence